Carolina García Hervás

De toutes les communautés russophones vivant à l’étranger, les plus importantes numériquement sont celles d’Estonie (31 % de la population), de Lettonie (34 %) et du Kazakhstan (38 %). En 1991, lors de la restauration de l’indépendance en l’Estonie, un habitant sur trois avait des racines russes. Cette présence importante d’une population d’origine russe – mais aussi biélorusse ou ukrainienne – résulte de l’immigration massive qui a suivi l’annexion de l’Estonie par l’Union soviétique en 1940. Après 1991, cette minorité a été perçue par le jeune État comme une menace pour l’identité nationale estonienne. Les autorités ont alors fait le choix de mener une politique volontariste en faveur de la langue et de la culture estoniennes et de ne pas accorder automatiquement la citoyenneté de l’État successeur aux personnes résidant sur son territoire mais de l’assujettir à certaines conditions (voir encadré). En 2009, on dénombre environ 110 300 russophones dépourvus de toute citoyenneté (l’État estonien a institué pour eux un « passeport gris ») sur une population totale de 1,3 million.

Dans une société où cette communauté de russophones vit toujours, pour une bonne partie d’entre elle, à l’écart de la population titulaire, la question de son intégration continue à faire débat. Les deux groupes partagent peu d’espaces communs, y compris médiatiques, même si une chaîne russophone a été créée par les autorités en 2009(1). Il faut reconnaître cependant que les russophones de Tallinn, Pärnu ou Tartu, en particulier les jeunes, se fondent généralement bien dans la société et maîtrisent la langue estonienne. En revanche, ceux de Narva, Sillamäe, Jôhvi, régions à fort peuplement russe, se sentent complètement coupés du reste de l’Estonie et n’ont guère d’occasions de pratiquer leurs rudiments d’estonien. C’est dans la région d’Ida-Virumaa (nord-est du pays) que se trouvent concentrés la plupart des problèmes d’intégration rencontrés en Estonie, la population ne s’y sentant ni vraiment estonienne, ni vraiment russe.

Une citoyenneté restreinte

En février 1992, le Conseil suprême d’Estonie a rétabli la loi sur la citoyenneté de 1938 qui affirmait le principe de jus sanguinis (critère de filiation pour l’acquisition de la nationalité estonienne, sachant que citoyenneté et nationalité se confondent en Estonie). Seules les personnes qui avaient la nationalité estonienne en 1940 et leurs descendants étaient automatiquement considérés comme ressortissants estoniens. Les autres ne pouvaient obtenir ce statut que par voie de naturalisation. Avec la disparition de la citoyenneté soviétique, beaucoup se sont, de fait, retrouvés apatrides ou non citoyens. Mais, sous l’effet des critiques formulées par la communauté internationale, une nouvelle législation sur la citoyenneté, plus souple, a été adoptée en 1995 : dorénavant, les enfants de moins de 15 ans nés en Estonie après février 1992 peuvent obtenir la nationalité estonienne sur la base de la déclaration de leurs parents apatrides ou non citoyens.

Mais pourquoi opter pour la citoyenneté estonienne ? Pour la génération de ceux qui, durant la période soviétique, n’ont pas appris l’estonien à l’école, l’examen de langue et celui portant sur la Constitution, exigés pour obtenir la citoyenneté, apparaissent comme une épreuve insurmontable. Par ailleurs, acquérir cette citoyenneté ne règle en rien les problèmes quotidiens que les russophones connaissent dans les anciennes villes industrielles, à Narva ou Sillamäe. En outre, ceux qui possèdent un passeport gris ont, depuis 2008, la possibilité de se rendre en Russie sans visa, ce qui simplifie le passage de la frontière.

Néanmoins, la politique d’intégration mise en œuvre en Estonie confère une place primordiale à la maîtrise de l’estonien, seule langue officielle du pays. Dès lors, pour amener les russophones à l’apprendre, l’État a pris des mesures concrètes qui mêlent intimement restrictions (obligation et contrôle dans certains métiers) et incitations (quasi-gratuité des cours d’estonien).

La langue, condition sine qua non pour devenir Estonien

Depuis 1991, le principal objectif du gouvernement estonien en matière d’intégration des populations est de pousser les russophones à apprendre la langue estonienne. Dans un premier temps, sa connaissance était surtout une condition nécessaire pour obtenir la citoyenneté estonienne. Il n’était alors pas encore question de supprimer l’enseignement en russe dans les lycées publics russes, ni d’exiger des candidats à un emploi qu’ils maîtrisent l’estonien. Dans la vie quotidienne, le fait de ne pas parler cette langue ne semblait pas non plus poser de problème : dans les années 1990, il était encore courant de rencontrer des Estoniens ayant un bon niveau de russe. Aujourd’hui, la pratique linguistique des Estoniens a évolué : de moins en moins de jeunes parlent le russe et la législation en la matière est devenue progressivement plus stricte.

Le secteur public interdit aux non-estophones

Les employés du service public, en particulier les médecins, les policiers, les enseignants, etc., doivent impérativement parler estonien. Le niveau de langue exigé varie en fonction de la profession. Au cours de l’été 2008, à cet égard, le ministère de l’Éducation nationale a instauré un nouveau classement des métiers, faisant craindre aux russophones du secteur public qu’il ne leur faille repasser un examen de langue. Il s’est avéré finalement que cette mesure touche essentiellement les fonctionnaires ayant passé l’examen avant 1999 (aucun classement n’existait alors) et qui souhaiteraient aujourd’hui changer d’emploi. Leur futur employeur, y compris s’il relève du secteur privé, est en droit d’exiger la présentation de ce précieux document.

Cours d’estonien gratuits… à certaines conditions

Pour inciter les russophones en âge de travailler à suivre des cours d’estonien, les ministères de la Population et de l’Éducation nationale ont mis sur pied deux dispositifs permettant d’offrir des cours de langue gratuits… ou presque.

Financé par le Fonds social européen (FSE), l’un s’adresse aux personnes qui doivent se mettre à niveau pour des raisons professionnelles. Depuis janvier 2009, ceux qui ont réussi l’examen se voient ainsi défrayés des sommes qu’ils ont engagées pour les cours, à hauteur de 6 000 couronnes estoniennes (soit 400 euros, dépense moyenne pour 120 heures de cours). Cette offre ne s’applique cependant pas aux personnes qui passent l’examen pour obtenir la citoyenneté estonienne ni à celles qui suivent des cours à la demande de l’Inspection linguistique (voir ci-dessous). Les russophones sont assez sceptiques quant à l’efficacité de cette mesure : ils doivent continuer à avancer les frais liés aux cours et rien évidemment ne leur garantit qu’ils réussiront à l’examen.

Par ailleurs, à partir de septembre 2009 et grâce à un financement du Fonds européen d’intégration des ressortissants de pays tiers, des cours gratuits seront proposés aux non-citoyens et aux ressortissants de pays tiers désireux de préparer l’examen de citoyenneté. Les conditions pour bénéficier de cette aide ne sont pas encore définies.

Le rôle de l’Inspection linguistique

Régulièrement, les fonctionnaires russophones sont soumis à des contrôles visant à vérifier s’ils ont bien le niveau de langue exigé par leur emploi, cette tâche relevant de la compétence de l’Inspection linguistique, créée il y a 15 ans. Le pouvoir de cette institution est grand puisqu’elle peut infliger à ceux qui n’ont pas les connaissances requises des amendes (jusqu’à 6 000 couronnes, soit 400 euros), et peut même aller jusqu’à recommander à un employeur le licenciement. Deux inspectrices du bureau de la région de Virumaa affirment toutefois que, depuis sa création, l’Inspection n’a jamais prononcé une peine aussi lourde : « L’amende la plus élevée – 3 000 couronnes (200 euros) – a été infligée à un policier qui, après quatre contrôles, ne maîtrisait toujours pas la langue estonienne ».

L’Inspection a-t-elle d’autre choix que de se montrer compréhensive et souple ? Dans la région de Ida-Virumaa, on ne trouve pas pléthore de salariés qui, à la fois, connaissent bien leur métier et ont le niveau d’estonien adéquat. « Si on licenciait tous les policiers de Ida-Virumaa qui n’ont pas le document exigé, la sécurité de la région pourrait en pâtir », affirme Aivar Otsalt, préfet de Ida-Virumaa. Par ailleurs, cette exigence linguistique paraît quelque peu déplacée puisque, concrètement, l’utilisation de l’estonien n’est pas très répandue dans cette région. « Ici, on se débrouille très bien en russe. Tout est en russe : les journaux, la télévision… Dans les magasins, les administrations, tout le monde s’adresse à nous en russe », décrit Lioubov, ouvrière à la retraite.

Programmes d’immersion linguistique et réforme des écoles russes

S’il est difficile d’imposer l’apprentissage d’une langue à des adultes ou à des personnes âgées qui n’en ressentent pas le besoin, en revanche – et l’État l’a bien compris – l’espoir de «produire» de futurs locuteurs d’estonien réside dans l’éducation de la jeunesse. Deux expériences, l’une facultative, l’autre obligatoire, vont dans ce sens.

En 2000, a été créé le Centre d’immersion linguistique. Financé par le ministère de l’Education nationale, il a pour mission d’initier les enfants à la langue estonienne dès la maternelle, par une immersion totale ou partielle. C’est aux établissements scolaires russophones de décider s’ils souhaitent tenter une telle expérience et s’ils ont suffisamment d’enseignants capables de proposer cette formation. En huit ans, le programme a concerné environ 6 000 jeunes russophones. D’après Olga Elksnin, adjointe au proviseur en charge du programme éducatif de l’établissement Pähklimäe de Narva, les élèves ayant opté pour cette formule ont ensuite beaucoup plus de facilités à suivre un enseignement dispensé en estonien, comme c’est aujourd’hui obligatoire au lycée.

Par ailleurs, la réforme des lycées publics russes a débuté en 2007, son objectif majeur étant de faire progressivement de l’estonien la seule langue d’enseignement. Ainsi, aux termes du décret du gouvernement, les lycées russes ont jusqu’à la rentrée 2011 pour généraliser l’usage de l’estonien dans cinq disciplines : éducation civique, littérature et histoire estoniennes, géographie et musique. Puis, chaque année, une nouvelle matière sera concernée. Là encore, il s’agit de permettre aux jeunes russophones d’acquérir un niveau suffisant dans la langue nationale en vue d’effectuer des études supérieures dans les universités du pays et d’être compétitifs sur le marché du travail.

Néanmoins, cette réforme n’est pas sans effets sur la qualité de l’enseignement dans la mesure où les modalités de passage du russe à l’estonien dépendent en grande partie des moyens dont disposent les établissements, ce qui risque de renforcer les disparités entre les élèves, selon qu’ils fréquentent tel ou tel lycée.

Le manque de professeurs capables d’enseigner avec aisance leur matière en estonien est une entrave importante à la réforme et un facteur discriminant. « L’objectif principal du passage à l’enseignement en estonien vise à ce que les élèves acquièrent un très bon niveau dans cette langue. La connaissance de cette dernière est nécessaire pour l’entrée dans une université estonienne », peut-on lire sur le site du ministère de l’Education nationale. Or, le fait de privilégier la langue sur la discipline enseignée ne risque-t-il pas d’avoir un effet négatif sur la qualité de la formation ? Cette réforme n’intervient-elle pas trop tôt pour des enseignants russophones qui ont fait toutes leurs études en langue russe ? Dès lors, on peut craindre qu’une génération de jeunes se trouve sacrifiée.

Ces différentes mesures suscitent bien des controverses. Ainsi, un groupement dirigé par le leader du Parti russe d’Estonie (Eesti vene partei), Stanislav Tserepanov, demande que soit reconnue l’autonomie culturelle des russophones, ce qui laisserait aux parents la possibilité de donner à leurs enfants une éducation « classique russe ». D’autres regardent du côté du « modèle nordique d’intégration » : en effet, la Finlande, qui a connu des tensions entre la population autochtone et la minorité suédoise dans les années 1920-1930, a donné au suédois le statut de deuxième langue officielle. Certes, la situation est difficilement comparable, à la fois du fait du poids du passé en Estonie (beaucoup plus pesant que la domination suédoise en Finlande) et de l’importance numérique de la minorité concernée (5 % seulement de la population en Finlande). Mais cette politique a la réputation d’avoir éveillé chez les Suédois le désir de devenir partie intégrante de la vie et de la société finlandaises. La société estonienne, elle, ne semble pas prête aujourd’hui à mener une telle réflexion.

En attendant, pour les jeunes d’Ida-Virumaa, l’estonien est une langue qu’on parle surtout « là-bas » mais pas « ici ». « On a besoin de parler estonien pour avoir la citoyenneté européenne… euh, enfin, estonienne, parce que c’est l’Europe. Mais l’anglais est notre langue de communication en Europe », s’enthousiasme un jeune russophone du lycée Pähklimäe de Narva. Même si certains parlent estonien, les russophones des régions frontalières restent encore presque coupés géographiquement du reste du pays. La question de leur intégration continue de buter sur la question plus complexe de l’identité de ces russophones qui, après avoir abandonné durant la période soviétique tout lien avec leur environnement d’origine, doivent aujourd’hui lutter contre un nouveau déracinement.

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